1 août 2018

Amours toxiques en littérature ado


Je n'ai aucune statistique sous la main, mais je pense affirmer sans me tromper que l'amour est le sujet le plus abordé en littérature ado. C'est bien compréhensible : l'adolescence est l'âge où les émotions sont décuplées et où l'on vit ses premiers sentiments amoureux. Ce déchaînement de passion(s) offre un terreau fertile à l'imagination des auteurs et des autrices qui le transforment en histoires. Mais si la naissance de l'amour est passionnante, explorer le négatif d'une relation l'est encore plus. Et c'est ce que font avec une surprenante justesse les trois livres dont je vais vous parler.


J'ai découvert Madeline Roth il y a une semaine et c'est déjà devenue l'une de mes autrices préférées. Ses courtes histoires sont comme un doigt rageur planté dans ton cœur qui te dit ça fait mal, hein, tous ces sentiments coincés là. Ses personnages se font terrasser par l'amour, qu'il soit non-réciproque, interdit ou, comme dans la première partie de Tant que mon cœur bat intitulée Elle une marionnette, toxique. Esra est une jeune ado amoureuse d'un homme de deux fois son âge. Lui, c'est un artiste, un homme impressionnant, un manipulateur. Elle, c'est une fille qui s'est laissée éblouir. 

« Elle était à mille lieues des histoires que vivaient les filles de son âge. Elle, elle vivait une histoire d'amour. Que dans cette histoire, il y ait des cris, des larmes, elle avait fini par se dire que c'était ça, une histoire d'amour. »

Il est difficile pour Esra de sortir de cette première folie amoureuse à sens unique. Son histoire est rapportée à travers l’œil de son ami Bastien - ami amoureux qui préfère se taire - qui assiste à sa reconstruction. Les petits paragraphes se succèdent dans une tension lancinante, portés par une écriture d'une justesse bienvenue. On ne verse jamais dans le sensationnel ou la perversité gratuite. Simplement, on se retrouve à suivre des personnages qui font de leur mieux face au désespoir, aux sentiments et à la vie qui fait souffrir. Et, c'est magnifique.

« À quel moment, lui, Bastien, était-il tombé amoureux d'elle ? Il n'en avait aucune idée. Il ne l'avait dit à personne. C'était la dernière fille à aimer. Mais c'était comme ça. Il se le répétait. C'est comme ça. »

Dès le début de Passionnément, à ma folie, on fait la rencontre de Gwen, une lycéenne admise à l'hôpital pour tentative de suicide. C'est elle qui reprend l'ordre chronologique de son histoire, en l'écrivant dans son carnet. Ses souvenirs sont douloureux. Il lui faut revenir quelques mois en arrière, quand elle n'était qu'une jeune fille banale et naïve, passionnée de bouquins. Quand William n'avait pas encore porté son attention sur elle. William, c'est ce garçon magnétique, à la culture littéraire débordante, populaire et beau. Gwen est rapidement envoûtée. Elle délaisse ses ami·es pour se consacrer entièrement à la passion de William. Si au début il lui faisait découvrir son univers, il ne va pas tarder à lui imposer sa manière de penser et à juger le moindre écart de conduite qui lui déplaît. Gwen doit être parfaite pour lui. Parfaite jusqu'à ce qu'il la laisse tomber - et la chute est mortelle. Avoir une narratrice capable de prendre du recul sur cette asphyxie que devient son couple permet de comprendre les mécanismes de l'amour destructeur. Et comment s'en tirer.

« Oui, les vampires existent. Ce n'est pas une fiction. J'en ai rencontré un. Simplement, ils n'ont pas l'apparence qu'on leur prête. Ils ne sont pas morts, mais ils ne tolèrent pas la vie. Ils ne dorment pas dans des cercueils mais entre les bras de filles naïves, comme moi. Ils ne fuient pas les miroirs, ils aiment se regarder. Et l'autre n'est que cela : un reflet. Si le reflet cesse d'être plaisant, les vampires le brisent et partent en courant vers un autre miroir. Les vampires sont des chasseurs. »

La première page donne le ton : le mot « Toi » y est écrit 432 fois. Lou est obnubilée par Toi, à la majuscule divine. Dans des chapitres brefs, haletants, elle déverse sa passion pour Toi. Toi. On se sait pas de qui il s'agit. Mais il est là, dans chaque instant de la vide de Lou. Il hante ses rêves, il la détourne de sa Terminale, il la laisse incomplète et frustrée. Il est un envahisseur irrésistible. 
Dans T'arracher, l'amour est toxique parce qu'il n'existe pas. Lou n'est pas amoureuse, elle est obsédée. On n'est même pas sûre qu'elle ait vécu une histoire avec « Toi » - ni même qu'elle lui ait un jour parlé. Il lui faudra trouver l'envie de décrocher de cette drogue qu'est Toi. Renoncer à cette obsession pour se consacrer à elle. Renoncer pour vivre. 

T'arracher est un roman fiévreux. Il se lit d'une traite et d'un souffle. Et il reste planté dans ta tête comme un parasite obsédant. Toi, Toi, Toi, Toi, T'arracher

« Je devrais te supprimer. Partout. Sur Facebook, pour commencer. Ces tortures quotidiennes quand une photo de Toi déboule sur ma page. Cette curiosité morbide pour tout ce qui touche de près ou de loin à Toi. [...] Je pourrais m'épargner ça, il suffirait d'un clic. Mais non, je veux pas. [...] La vérité c'est que j'ai pas la force de me passer de Toi brutalement. Je mange les restes. »

Tant que mon coeur bat de Madeline Roth • France • Thierry Magnier • 9,50 € • 94 pages • 2016
Les éditions Thierry Magnier sur Facebook

Passionnément, à ma folie de Gwladys Constant • France Rouergue doado • 13,20 € • 208 pages • 2017

T'arracher de Claudine Desmarteau • France • Thierry Magnier • 13,80 € • 158 pages • 2017

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